Kevin est un cas particulier. Il a ouvert un blog sur un site gay, son intention était d’effectuer un coming out de séropo et de raconter sa vie à sa façon. Au départ je voulais simplement l’interroger sur la manière dont il vivait ce statut de jeune séropositif « public ». Pourquoi avait-il osé s’exposer ? Et quelles en avaient été les conséquences ?

En fait je me suis rendu compte que c’est toute son histoire qui explique sa volonté de sortir du placard. Il a été victime d’une violente sérophobie dans son milieu professionnel, qui l’a obligé à changer de métier. À partir de là, pour lui la visibilité s’est imposée. Son témoignage n’en est que plus courageux et émouvant, car il ne nous dissimule ni ses doutes, ni ses errements, ni la galère de son traitement.

Sais-tu de quelle manière tu as été contaminé ?

La réponse est simple : oui, je sais qui, quand, comment. C’était il y a cinq ans. Une soirée assez banale pour l’époque – ce n’est plus le cas maintenant –, je fréquentais assidûment les sex-clubs, notamment un en particulier : le QG. Un samedi lambda, j’ai enchaîné les bouteilles de bière, j’étais un peu alcoolisé et excité, je croise le regard d’un garçon, et je suis littéralement subjugué. On a commencé à s’exciter dans une cabine et on s’est très vite rendu compte qu’on avait envie de continuer mais que ce n’était plus l’endroit approprié. Il me propose donc d’aller chez lui. (Je m’en souviens comme si c’était hier. Je me souviens de ce moment dans le taxi. Ce moment où tu sais ce qui va se passer, et tu te dis : « Mon Dieu, ça va être merveilleux. ») On arrive chez lui, on a continué à boire. J’ai toujours aimé boire modérément. J’ai été élevé comme ça, que ce soit pour l’alcool ou pour le reste. C’était donc exceptionnel que ce soir-là j’aille si loin dans la consommation d’alcool. Je n’allais pas très bien non plus : j’avais vingt-deux ans, j’étais paumé sur plein de trucs. J’avais des questionnements sur un tas d’autres choses, c’était un peu le bordel dans ma tête. C’est une explication parmi d’autres. Je ne considère pas que c’est parce que j’étais mal dans ma tête et dans ma peau que forcément j’ai pris un risque. Nous avons fait l’amour à plusieurs reprises, merveilleusement bien. Cela aussi a été une difficulté à l’annonce de ma contamination : j’avais à lier un moment agréable à des conséquences négatives. Et surtout, je m’en souviens très bien : mon Dieu que de merveilleux orgasmes… non protégés ! C’était la première fois de ma vie que je baisais sans capote. C’est assez bizarre, car au moment où le garçon a pris sa douche, je suis tombé sur des boîtes de médicaments. Il y a une partie de mon cerveau qui a fait « tilt », et l’autre partie qui s’est endormie, et c’est resté comme ça. J’avais conscience de quelque chose mais je n’avais pas envie de le voir. Je me suis véritablement voilé la face. Lui non plus n’a rien dit, juste : « Merci, au revoir. » C’était un plan cul qui n’a duré qu’un soir. Pareil, tu te rends compte que c’est merveilleux un soir et que ça ne le sera pas forcément si c’est répété. Et tout ça, je l’ai laissé couver pendant deux ans.



Concrètement : tu as ce rapport d’une nuit avec ce mec, après tu rencontres d’autres gens…

Après ce rapport d’un soir, je rencontre d’autres gens, avec qui je me protège. Et deux ans après, je rencontre un garçon avec qui je m’installe, je passe le concours de la police nationale, je fais mon école. Tout se passe très bien. Un jour en service, j’ai un accident : je m’étais pris une bouteille en verre sur la gueule. Deux jours après, ça n’allait toujours pas et je vais voir mon médecin. C’est un médecin un peu militant, qui fait les choses bien quand elle a un patient. Elle m’examine un peu partout et détecte des ganglions. Là, panique. Pas à cause du VIH mais parce qu’il y a eu des cas de cancer des ganglions dans ma famille. Le médecin prescrit une batterie d’examens lambda, notamment le VIH. Une semaine après, je l’appelle et elle me dit : « Venez me voir. » Elle m’annonce que je suis séropositif. J’ai tilté tout de suite. Tout de suite.

Ce médecin, une fois qu’il te prend en charge, va donc te dire à quand ça remonte ?

En l’occurrence, ce médecin traitant, non. Ils m’ont fait un génotype, et avec, ils arrivent à remonter un historique, avec des limites, mais ça collait, ça correspondait à ce rapport que j’avais eu deux ans plus tôt. J’étais policier et – non pas que ma fonction me le permettait –j’ai eu d’instinct le reflexe de faire des recherches, et effectivement, en regroupant certaines informations, j’ai réussi à savoir que le garçon avec qui j’avais couché deux ans plus tôt était séropositif.

Tu te retrouves donc contaminé à l’occasion d’un rapport non protégé assez unique, et alors que tu avais été parfaitement informé…

Oui. Déjà à neuf ans, ma mère me dépliait un préservatif devant moi pour me dire ce que c’était et surtout à quoi ça servait. Ce qui a été d’autant plus difficile, notamment pour ma mère, et sans doute une culpabilisation pour moi, puisqu’en gros, on pouvait dire que j’étais averti. Il y avait une deuxième culpabilisation de la part de ma mère qui se demandait : « Où est-ce que j’ai loupé pour que mon fils devienne séropositif ? »

Comment as-tu vécu cette annonce et comment as-tu réagi ?

Quand je suis sorti de chez le médecin, je me suis assis sur le banc d’en face, et j’ai pleuré. J’ai appelé une amie. Après, je suis rentré à la maison. Je vivais en couple. Il a fallu l’annoncer à mon partenaire. Et il y avait une autre difficulté. Cela faisait un an qu’on était ensemble et une semaine avant que j’aie cet accident, nous avions eu un rapport sexuel non protégé. La totale. Une fois à la maison, j’attends mon mari et je le lui annonce. Et là, cela a été un peu tendu. Il a tellement bien réagi qu’il m’a quitté un mois après. Mais pas seulement à cause de cela, c’était un concours de circonstances. Je suis même convaincu que cela n’avait rien à voir. Mais effectivement, c’était difficile car il fallait que je gère tout en même temps : notre séparation, mon état de santé, et m’assurer que lui n’avait pas été contaminé. Cela faisait beaucoup, mais on y est arrivé. Au final, mon état de santé n’était pas l’aspect le plus problématique. Notre séparation a été difficile mais lui n’a pas été contaminé. Ouf ! Parce que vivre avec cette culpabilité-là aurait été vraiment trop horrible.

Mais en même temps, du fait d’avoir été ensemble un certain temps, vous aviez parlé de baiser sans capote ?

Ce n’était pas délibéré. Sur le moment, il n’y a pas eu de discussion. On a toujours eu des rapports sexuels protégés et il y a eu ce moment-là où on n’en avait pas envie. Ce n’était pas un acte réfléchi. Mais je trouve que l’acte sexuel en soi n’est pas forcément un acte réfléchi (rires).

Tu te retrouves alors porteur du virus et à nouveau célibataire. Comment gères-tu ta nouvelle vie sexuelle ?

À ce moment-là ma sexualité était un peu… moyenne. Mais je ne sais pas si c’était uniquement dû à ma séropositivité ou à ma séparation. J’ai quand même eu des gros moments d’interrogations où je me suis dit « merde, comment est-ce que ça va se passer ? ». Il y a d’abord le stress, et quand t’es stressé, t’es moins apte à avoir un rapport sexuel. Ensuite, les questions du type : quand je rencontre quelqu’un, est-ce que je dois le dire ou pas ? Mais il n’y a pas de règles. Des fois, tu le fais, des fois tu ne le fais pas.

Concrètement, as-tu été hypersexuel ou moins sexuel ?

Je n’étais pas hypersexuel. Je ne me suis pas dit : « Ah mon Dieu, je suis séropositif, je ne vais plus avoir de sexualité ! » Je ne suis pas allé jusque-là. Mais je me suis plutôt posé des questions sur « comment » serait ma sexualité. Là oui, tu t’interroges, tu te demandes si elle sera pareille. Et non, elle n’est pas pareille. Il y a forcément quelque chose qui change. Il y a un élément particulier qui change et ça fait effet domino. Tu reconstruis autre chose.

À partir de ce moment-là, à qui l’as-tu dit, et dans quelles circonstances ?

La question s’est posée très rapidement. Il y avait trois grands groupes : le boulot, la famille, les amis. Les amis ont été là, très présents. Pour ce qui est de la famille… Étant donné que je vis dans une famille de pieds-noirs, ce n’est pas bien compliqué : à partir du moment où tu disais à un, tout le monde le savait. Au moins cela facilite la chose. Mais il y a deux personnes dans ma famille qui sont importantes pour moi : ma mère et ma grand-mère. Toutes les deux savaient que j’avais passé des examens médicaux, et elles étaient focalisées sur le cancer des ganglions. Étonnamment, je ne l’ai pas dit à ma mère tout de suite, je l’ai d’abord dit à ma grand-mère, une femme pragmatique. J’ai évidemment senti un trémolo dans la voix, et à la fin elle a dit : « Mon Dieu, comment ça va se passer avec ta mère ! » (Rires) Et pour le coup, ça n’a pas loupé. Je trouvais tout type de subterfuges pour ne pas le lui dire : ne pas répondre au téléphone… J’ai encore attendu une semaine. Je me souviens très bien, c’était devant le cinéma MK2 Beaubourg. Elle m’appelle et me dit, excédée : « Non, ce n’est pas possible, il y a un truc. Ce n’est pas possible que ça dure aussi longtemps tous ces examens ! » Ma mère m’a sorti tout le Vidal. Le VIH est arrivé tout à la fin. Lorsqu’elle posait des questions, je disais oui ou non. Quand elle a demandé : « C’est le sida ? », j’ai dit : « Oui… » Mon Dieu ! C’est là que j’ai su que ma mère avait quatre octaves dans la voix. Tout s’est passé au téléphone. Ça a été dur, à la fois pour elle et pour moi. J’ai vraiment entendu la souffrance que j’étais en train de lui infliger, pas volontairement, mais même encore maintenant, c’est douloureux pour elle, même si ça va mieux. Elle est même militante. Mais elle le dit elle-même : c’est une cicatrice qui ne se fermera jamais.

Les amis, la famille… Il reste le boulot ?

C’est l’effet boule de neige sur l’aspect médical. Une fois qu’on t’annonce ta séropositivité, on te dit : « Vous pouvez être orienté vers un hôpital. » Mon médecin traitant a été très honnête et m’a dit : « Je suis désolée, mais moi sur les questions de VIH, je ne m’y connais pas suffisamment pour vous suivre. » Et à la vue de mes résultats sanguins, on m’a mis immédiatement sous trithérapie. C’était Truvada + Norvir. Norvir, mon Dieu, quelle horreur ! La première fois que j’ai pris ce médicament, j’ai failli m’étouffer, il est resté bloqué. Mon médecin traitant m’avait prévenu qu’il y avait des effets secondaires indésirables, notamment sur le plan digestif. Étant donné que j’étais affecté en police secours, passer trois heures de patrouille en voiture si tu n’as pas de toilettes à côté, c’est juste un peu compliqué. Et je me suis demandé ce que j’allais faire. J’ai eu un entretien avec une supérieure hiérarchique. Je lui ai annoncé que j’étais séropositif et elle m’a orienté vers le médecin chef de la préfecture de police dans le but d’obtenir une dérogation pour ne pas être sur la voie publique pendant un certain temps. Et là, on m’a annoncé qu’on me retirait de la voie publique immédiatement et définitivement. Et on m’a fait comprendre que ma carrière dans la police…

Tu en étais où dans ton parcours professionnel ?

J’étais adjoint de sécurité, ceux qui ont les épaulettes bleues. J’étais destiné au bout de deux ans à passer le concours interne de gardien de la paix. Le médecin-chef m’a dit : « Le concours interne, pas la peine de l’imaginer, je m’y opposerai. Car toute personne étant atteinte de pathologie pouvant entraîner l’incapacité au travail ne peut pas passer les concours internes de la police. » C’est des histoires de gros sous : ils ne veulent tout simplement pas payer un futur malade. Il a fallu que je gère aussi cette « modification professionnelle ». Très vite, on m’a retiré de la voie publique. Le commissaire ne savait pas où me mettre, et pour le coup, il m’a trouvé un autre poste dans un autre commissariat, dans un bureau.

Tes collègues, comment l’ont-ils pris ?

Là-bas, tout le monde le savait et s’en foutait. Ils disaient même que c’était honteux. Ma séropositivité ne posait aucun problème à personne, ni à mes collègues, ni à ma hiérarchie directe. C’est la hiérarchie extérieure, celle qui n’était pas dans le commissariat, que cela gênait. Lorsque j’ai demandé au médecin-chef de la préfecture de police pourquoi, il m’a répondu, laconique : « Parce que vous êtes dangereux. » Cela faisait un peu plus d’une semaine que je savais que j’étais séropositif et je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire : « Vous savez, pour venir vous voir j’ai pris un métro. Une personne qui n’a pas la tête sur les épaules en repartant passe sous le métro. » Et je sais qu’il sévit encore sur d’autres pathologies.

Finalement, tu n’as pas eu de difficultés majeures à le dire ?

Si j’avais fermé ma gueule au boulot, il n’y aurait pas eu de soucis. C’était une possibilité. Si j’avais pu imaginer ces conséquences, je pense que je n’aurais rien dit. En même temps, j’avais une contrainte. Si c’était pour me mettre à chier dans la bagnole ! Cela aurait pu être encore plus catastrophique. Et puis au moins c’est dit. Je pense que le non-dit peut être pire. Parce qu’un commissariat, c’est comme dans n’importe quel boulot. Il y a des vestiaires, il y a des ragots. Il y a des choses qui se disent. Je ne voulais pas rentrer dans ce jeu-là. Tout le monde savait que j’étais homo. Dès l’école de police je l’avais dit, et ça ne posait aucun problème. Ce n’était pas une faiblesse, donc personne ne venait me chercher des noises. Il y a des gens très bien dans la police, même s’ils ne sont pas tous de gros humanistes. Je n’ai pas été élevé dans la culture du non-dit et de la dissimulation.

Dans la vie privée, avec les amants, dans quel contexte le dis-tu ou pas ? As-tu été victime de rejet à ce niveau-là ?

Oui, les garçons partent en courant. Je me souviens d’un garçon, très beau, je lui avais fait la cour pendant des mois et des mois. Un vrai lover ! Il savait l’attirance que j’avais pour lui. Un soir, je le retrouve en discothèque et il se jette dans mes bras, un vrai bonheur. On se roule des galoches et à un moment donné, je lui dis que je suis séropositif. J’ai tout de suite vu que c’était terminé alors qu’on avait passé la soirée à s’embrasser. J’ai subi des échecs affectifs principalement à cause du VIH. J’avais même réussi à retrouver un garçon dont j’étais amoureux au collège grâce à Facebook. Il est venu dîner à la maison. Et quand je lui ai dit que j’étais séropositif, il a juste fait une crise de tétanie. Ça fait drôle. Il y en a eu d’autres comme ça. Et d’autres non. Pendant un petit bout de temps, j’ai été indulgent et compréhensif. Et puis un jour, je me suis souvenu que j’avais été séronégatif, et donc dans la situation inverse. J’avais rencontré un mec, Florent, et dans le lit, il me dit : « Il faut que je te dise, je suis séropositif. » Et je lui ai répondu : « Ouais, et alors ? » En me rappelant ma réaction, je n’ai plus trouvé d’excuses aux garçons qui me jetaient. Je suis large d’esprit, mais c’est maintenant une des seules choses sur laquelle je bute : je n’arrive plus à trouver d’explications à leur rejet. Parce que justement il y a la capote qui est là, pour ne pas avoir à se poser de questions.

Peux-tu me parler de ton traitement médical ?

Pour moi, c’est vraiment galère. J’ai été mis sous Norvir en août. Ça s’est très mal passé et j’ai arrêté. J’ai dit au médecin : « Stop, ce n’est pas le moment. » Et elle me dit : « OK, vos résultats vous le permettent. On en reparle à la fin de l’année. » Fin décembre, le rendez-vous approche et je n’avais pas oublié. Je me disais qu’elle allait m’en reparler, et ça n’a pas loupé. Elle me dit : « Là, il faut » et elle me met sous Truvada + Kaletra. L’horreur. L’horreur totale. Ça a duré trois semaines. Au bout de ces trois semaines, ma mère débarque à la maison. Elle me dit : « Ouh, la, la, j’appelle un taxi. On va à l’hôpital tout de suite. » J’étais creusé, j’avais perdu sept kilos. J’allais trente fois par jour aux toilettes. On arrive et je dis au médecin : « Vous savez, je remercie mon bailleur d’avoir mis un lavabo à côté des WC. » On change de traitement, et je me retrouve sous Truvada + Sustiva. Donc là, tu as droit à la drogue gratos. Tu planes à dix mille mètres, c’est horrible. Mon médecin me dit : « Les effets secondaires se manifestent au niveau du système nerveux. Vous risquez de faire des rêves et des cauchemars un peu bizarres. » Elle ne s’est pas foutue de ma gueule ! Ça a été invivable. Je ne savais plus si mes rêves étaient de l’ordre de l’irréel ou du souvenir. Parfois, j’arrivais au travail et je parlais de quelque chose dont j’avais rêvé, comme si ça s’était vraiment passé. J’avais l’impression d’être tout le temps beurré. J’ai failli me faire écraser parce que je n’arrivais pas à évaluer la distance avec les voitures. J’ai persisté, mais j’ai commencé à faire une dépression. Et j’ai eu l’excuse d’une semaine de vacances en Corse pour tout arrêter. Je voulais être tranquille. Et quand je suis revenu, je n’ai pas repris. Pour le coup, j’ai fait une connerie parce que j’ai arrêté les médicaments, et aussi le suivi médical. Je ne me voyais pas m’en sortir. J’avais dit solennellement à ma mère : « Les traitements, ce n’est pas pour moi. Attends-toi à ce que dans quelques années il m’arrive quelque chose. » C’était limite si je ne la préparais pas à ma mort.

Et alors ? Qu’est-ce qui t’es arrivé pour que tu te remettes au traitement ?

Le temps a passé, et est arrivé septembre de l’année dernière. Le 10 septembre 2009. Je me connecte sur le site de rencontre Gayromeo et je me fais aborder par un mec. On papote. Il me montre des photos. Jolies. Il habitait à deux minutes de la maison. Il arrive, j’ouvre la porte : coup de foudre immédiat. Je propose un thé et on commence à passer à l’action. Un corps merveilleux. À un moment donné dans l’excitation, je sens qu’il oublie quelque chose. Et je lui dis : « Non, non. Il faut que je te dise, je suis séropo. » Pas de problème. Il met une capote. Après, j’avais rendez-vous chez ma mère. Ça allait se terminer comme un plan cul lambda, et juste au dernier moment, je le regarde et lui demande : « Est-ce que tu veux venir dîner à la maison ce soir ? » Il me sourit et il me dit : « Avec plaisir ! » Il vient dîner à la maison, et puis on reparle de ma séropositivité, et il s’en fout. Il est infirmier. Dans mon entourage et mes amis, d’autres ont rencontré des infirmiers ou des médecins et ça s’était mal passé. Ils ne géraient pas. Mais lui, non, ça ne lui posait pas de problème. Deux jours après, je devais partir de Paris pour faire des vendanges pendant une semaine. Le jour de mon retour, je lui envoie un e-mail : « Coucou, je suis de retour. As-tu toujours envie de me revoir ? » Et il me répond : « Oui, je n’attendais que ça. » On a habité ensemble, on a ri, pleuré ensemble…

C’est donc cette rencontre qui t’a permis de te soigner à nouveau ?

Il m’a sauvé la vie… Il m’a aidé. On s’est rencontré en septembre, et fin novembre, je reprenais un traitement. D’abord, il m’a incité à retourner chez le médecin. Il m’a accompagné. Et puis j’étais amoureux, et forcément quand tu es amoureux, tu as des projets. C’était compliqué parce qu’en même temps, j’ai démarré un Kaposi. Ça a été dur. Il a été là. Je l’avais prévenu en lui disant que les antirétroviraux étaient quelque chose de difficile pour moi. J’avais abandonné, et comme c’était difficile pour moi, ça allait certainement être difficile pour lui aussi. Et il m’a répondu : « Je serai là. » Pour le coup, le nouveau traitement a juste été miraculeux, mais le Kaposi évoluait malgré le traitement. Le médecin m’avait prévenu qu’il y avait des risques de mise sous chimiothérapie. Moi j’avais un peu balisé et j’essayais de freiner des quatre fers pour qu’il n’y en ait pas. Jusqu’au jour où la lésion de Kaposi sur le visage est apparue. Là, c’est autre chose, quand tu te réveilles et que tu te retrouves avec ça en plein visage. J’ai appelé le médecin et je lui ai dit : « On fait une chimio tout de suite. » J’ai vécu une chimiothérapie extrêmement douloureuse et fatigante. Loïc a été là. La première injection a été un véritable enfer car j’en ai fait une allergie. J’ai passé un 31 décembre avec 39 de fièvre et à la limite de perdre la boule. Et j’étais avec un mari qui a été aux petits soins avec moi en tous points. Le matin, j’avais des absences de mémoire. J’étais incapable de savoir si j’avais pris ou non mon cachet. Et mon charmant Loïc m’a offert un pilulier. Il était tellement présent et prévenant que tous les dimanches soir, il le remplissait lui-même. Moi j’en étais incapable.

Et ton entourage par rapport à ça ? Les gens s’en étaient rendus compte ?

Sur le plan physique, j’étais tombé très bas. Quand j’ai rencontré Loïc, je pesais 58 kilos pour 1,83 mètre. J’avais des amis qui me disaient que j’étais l’ombre de moi-même. Dans ma famille, pour eux ce n’était pas compliqué : « Tu es malade, tu prends le traitement. » Maintenant, je le supporte mieux. Je prends Truvada + Isentress. C’est tout nouveau tout beau. À part me provoquer très régulièrement des nausées le matin, je n’ai rien d’autre. Les questions de traitements, ça a été des crises de larmes pour ma mère. Je me souviens d’une réflexion qu’elle s’est mangée quand on a essayé la troisième trithérapie. Quand tu commences un traitement, ton médecin te fait une prescription et avant même de commencer, tu as un entretien avec une infirmière. Et pour celui-là, j’ai amené ma mère pour la rassurer. Un truc tout con, cette nana à l’accueil du service des maladies infectieuses de l’hôpital te reconnaissait sans que tu aies besoin de dire ton nom. Ça avait marqué ma mère. C’était un gage de bonne prise en charge. Et pendant cet entretien-là, qui s’est passé avec des larmes évidemment, ma mère avait dit : « Puis-je appeler la clinique de temps en temps pour savoir s’il prend bien son traitement ? » Et elle s’est fait rembarrer par l’infirmière : « Ce n’est pas à vous de faire ça. Votre fils est un grand garçon. S’il veut le prendre il le prend, s’il ne veut pas le prendre, il ne le prend pas. Que vous l’appeliez de temps en temps pour lui demander si son traitement se passe bien, oui. Pas lui demander s’il le prend. » Sur le coup, elle l’a mal pris. « Mais quelle connasse, je suis sa mère, je fais ce que je veux. » Mais non, elle ne fait pas ce qu’elle veut, même si c’est ma mère.

Encore maintenant, tu as un pilulier que tu prépares tous les dimanches ?

Oui. J’en ai trois par jour à prendre. Un le matin, deux le soir. Le pilulier rentre dans ta vie comme rentre ta première carte de crédit. Tu sais que ça va t’accompagner tout le temps. Au début, j’ai mis du temps à m’y faire. C’est un truc de grand-mère. Et à un moment donné, tu te rends compte que pour une question de confort, c’est mieux, et tu n’as pas le choix. Effectivement, quand tu pars en voyage, tu n’as pas envie de te trimbaler toutes tes boîtes. En plus, si tu les perds, ça devient une catastrophe internationale.

Lorsque tu rencontres un mec, tu arrives à cerner les raisons pour lesquelles tu vas lui dire ou non ?

Je ne le dis pas forcément tout le temps. Néanmoins, j’ai beaucoup moins d’appréhension à le dire étant donné que maintenant si je me fais rembarrer, je suis beaucoup plus armé. Hormis quelques exceptions quand j’allais baiser au sex-club, à 95 % j’ai pris le parti de le dire. Je voulais éviter l’écueil de rencontrer un mec avec qui ça serait plus qu’un plan cul et qui après te reproche de ne pas lui avoir dit avant. Ce qui a changé, c’est ma manière de prendre les refus. Au début, ça me touchait, maintenant ça me fait rire. Je pratique la visibilité via l’humour. C’est aussi à glacer le sang de certains copains. C’est de l’humour archinoir. Je me souviens, après une réunion à l’Inter-LGBT, on était trente à aller au restaurant, et à la caisse, pour payer, ça prenait un temps monstrueux. Et je me vois dire tout fort dans le restaurant : « Bon, vous vous bougez le cul, il y a en qui ont une trithérapie à prendre ! » Et là Gilles m’a lancé un regard affolé… Ce genre de truc. Ou encore, j’arrive chez un copain pour déjeuner et j’entends un bip-bip-bip. Je lui demande ce que c’est. Il me répond que c’est l’antivirus de son ordinateur. Alors je dis : « Heureusement que je n’en ai pas un, sinon je sonnerais tout le temps. » C’est assez drôle de voir la réaction des copains, car même s’ils trouvent ça amusant, ils ne savent pas s’il faut en rire ou pas ; moi je pense que oui !

Justement, sur la visibilité, tu as fait ton coming out public en ouvrant un blog sur le site gay Yagg.com où tu utilises ton vrai nom : pourquoi l’as-tu fait ? Tu t’es senti protégé ? Quelles ont été les conséquences ?

Je ne me suis pas senti protégé, je me suis senti armé pour le faire. J’ai toujours tendance à agir de manière impulsive, mais réfléchie. À la fois, je me suis dit : « Merde, il n’y a pas de jeunes séropos qui s’expriment. » On parle en leur nom, on parle pour eux, mais les séropos dans tout ça, qu’est-ce qu’ils disent ? Et les jeunes de surcroît. Et il y avait des copains qui tenaient des blogs invités sur Yagg : Donald, Philippe… Mais je me disais : « Fait chier, pourquoi il n’y a pas de blog sur le VIH ? » Et c’est là qu’un matin est arrivée la chose impulsive. Je me suis dit, pourquoi on ne fait pas un blog sur Yagg ? Je me rue sur Facebook et j’envoie un message à Christophe Martet (directeur de publication) : « Je ne suis personne. Je suis juste un jeune séropo. J’ai envie de parler du VIH, est-ce que ça t’intéresse ? Ça s’appellerait Mon truc en +. » Deux jours après, il me répond : « C’est super, c’est merveilleux. Tout le monde à la rédaction est d’accord. » Et je me suis senti armé, parce qu’effectivement, tout mon entourage le savait. J’étais déjà militant dans le monde associatif LGBT, et je commençais à y modifier mon discours. Avant, je faisais de la prévention, ça m’intéressait. Mais j’en parlais en tant que séronégatif. J’ai commencé à en parler publiquement en tant que séropositif. Et pour le coup, je me suis dit : « Pourquoi pas ? »

Tu n’as pas eu peur que les gens te reconnaissent lorsque tu vas draguer ?

Je n’ai pas pensé à cela jusqu’au jour où c’est arrivé. Sur le Net, j’aborde quelqu’un et il me répond : « Bonjour mister Yagg. » Je n’avais plus besoin de le dire (rires) ! Au contraire, c’est aussi arrivé une fois qu’un mec me drague à Yagg – un séronégatif –, mais ça ne s’est pas fait parce que je ne voulais pas. La seule chose sur laquelle j’avais une appréhension, et j’en discutais avec Christophe, c’était sur les commentaires. Il me disait qu’on pouvait faire des modérations et je lui ai répondu : « Hors de question, je ne veux pas. » Certains commentaires étaient très durs. Je ne me braquais pas mais je répondais parfois du tac au tac. Quand je trouvais le commentaire con ou sans intérêt, je le disais. Je n’ai pas la prétention d’être plus intéressant qu’une autre personne. J’avais davantage l’appréhension de ne pas intéresser que de le dire en public.

Cette fois, tu ne t’inquiétais pas au niveau de ton boulot ?

Maintenant, je travaille dans le milieu politique, donc oui, je me suis senti protégé. C’est même allé plus loin : pour le Sidaction, je suis passé sur I>Télé. Ce jour-là je cumulais trois coming out : pédé, séropo et fan de Tina Turner (rires)8 Je dois aussi passer sur Arte prochainement avec ma famille. Pour le coup, je suis arrivé dans un stress de la surexposition. J’ai eu une très grosse engueulade avec un ami, lui-même séropo, qui m’a renvoyé ça à la gueule. Il me disait que je peaufinais ma petite notoriété et que j’étais une vulgaire starlette de Yagg. Pour le coup, ça m’a fait mal. Ça a été dur. Ma démarche est de donner une visibilité aux séropos, mais bien sûr je ne suis pas le seul !

Tu vas encore à l’association des Jeunes Séropotes ?

J’y vais de moins en moins, mais pour des raisons professionnelles. J’ai mes propres critiques par rapport aux Séropotes. Même si l’association a son utilité et remplit un rôle, pour moi, il y un truc qui ne me va pas. Ils n’offrent justement pas cet espace permettant aux adhérents de sortir du placard et ça me dérange. Je n’ai pas la prétention d’être le porte-parole des jeunes séropos, mais ça peut permettre à d’autres d’émerger. Et pour moi témoigner dans l’anonymat, ce n’est pas possible. Même si dans les histoires personnelles de chacun, c’est compréhensible, après dans le discours politique public, à un moment, il faut arrêter les témoignages à visage couvert. Ça commence à m’agacer. La future génération pourrait nous reprocher d’avoir été des pédés honteux.

Qu’est-ce que tu penses du relâchement de la prévention chez les gays ?

J’essaye de comprendre, mais je suis assez halluciné par l’état d’esprit. Mis à part le milieu associatif, et encore. Il n’y a pas si longtemps, dans une sauterie associative j’ai entendu le mot « sidaïque ». Je suis même arrivé à un stade où je me demande s’il n’y avait pas moins de « sérophobie » dans les années 1980 qu’aujourd’hui. À cette époque, les gens tombaient comme des mouches : le mec devenait malade et il allait crever. À la limite, on était plus solidaire, il y avait plus d’affect. Alors que maintenant, du fait qu’il n’y a plus le spectre de la mort, tu peux jeter les gens… Dans les années 1980, il y avait une prise de conscience collective, une nécessité et une urgence. On sauvait les meubles, il y avait le feu. Il y avait de l’ignorance parce qu’on ne savait pas tout. Alors qu’aujourd’hui, il y a de l’ignorance alors que l’on sait tout. C’est la même question par rapport à la communauté homosexuelle sur la connaissance du savoir et de l’histoire, étant donné que l’histoire du sida et celle de l’homosexualité, à un moment donné, se rejoignent. Il y a un problème : les séropositifs ne savent pas forcément d’où ils viennent, les pédés ne savent pas d’où ils viennent, les pédés ne savent pas ce qui s’est passé avec le sida.

Il faut enseigner cette histoire aux plus jeunes ? Notamment leur expliquer ce qu’est le vécu des séropositifs comme toi ?

Moi, sur la question de la prévention, je suis partisan de ne pas mentir et de ne pas noircir le tableau. L’amélioration est notable, pas pour tous, mais en France, le VIH est devenu une pathologie chronique. Ne pas mentir signifie aussi dire la vérité sur ce qu’est le vécu des séropositifs : s’exposer à l’éventualité de prendre un râteau quand on drague un mec, devoir s’enfiler des cachets, devoir se taper des diarrhées, devoir se taper des rendez-vous chez le médecin, être plus sensible qu’un autre à tout ce qui passe (rhume, etc.)… Il vaut mieux dire ce qu’est la vie quotidienne d’un séropositif, sans forcément rentrer dans le drama queen.