Depuis plusieurs années je me force à me rendre à la marche des fiertés. J’essaye de me motiver en reconnaissant son importance, j’observe le vrai plaisir de jeunes amis, français et surtout étrangers (des pays où n’existe pas la liberté de parader) qui la découvrent et s’émerveillent de son ampleur. Mais à chaque fois je ne m’y sens plus à l’aise. Je suis choqué de voir tous ces jeunes qui tiennent à la main une bouteille de bière ou d’alcool, ils semblent suivre tel ou tel char attirés par la force de la sono. Ils sont probablement là pour la cause, et ce mélange de populations friendly devrait me réjouir, sauf que les troupes militantes semblent, elles, noyées dans cette masse.

Et puis il y a les chars… Etait-ce la pluie cette année qui les rendait si tristes et uniformes ? Les plus gros sont aussi ceux qui ont le moins de choses à dire, ils sont envoyés là par les appareils institutionnels : le conseil régional Île de France, les syndicats, les partis politiques (expliquez-moi comment les radicaux de gauche peuvent-ils envoyer un des plus gros chars ?), les grosses entreprises publiques (sncf, ratp), même l’ambassade des Pays-Bas avait affrété un semi-remorque. Qu’est-ce qu’ils font là ces gens-là ? A part soigner leur image ?

Car pendant ce temps, j’ai à peine aperçu les banderoles des quelques associations qui comptent aujourd’hui et font avancer nos combats. Où était le char des trans ? Pourquoi Act-Up n’a-t-il plus de gros camion ? Pourquoi les sans papiers et les demandeurs d’asile soutenus par l’Ardhis et Les lesbiennes dépassent les frontières, nombreux et nombreuses cette année, doivent-ils marcher perdus dans la foule ? Un de ces gros chars institutionnels n’aurait-il pas pu les mettre en avant ? Pourquoi le Centre de santé 190, le lieu qui aujourd’hui innove et trace l’avenir de la prévention du sida et des IST, n’avait-il droit qu’à une petite camionnette ? De même le CRIPS accompagné des Séropotes a relégué le gros bus qu’il louait les années passées pour un petit train au moteur toussotant…

La marche a perdu sa flamboyance, et ce n’est pas la pluie qui est responsable. Dans les années 90 c’étaient les commerçants qui occupaient le terrain et avaient dénaturé le caractère militant et revendicatif de la marche. Ils ont été peu à peu écartés à partir de 1997. Aujourd’hui ce sont les institutionnels qui ont pris la relève.

Nous avons une année pour préparer une autre marche. Et si les institutionnels sont si préoccupés par notre fierté (et si altruistes !), ne pourraient-ils pas simplement nous offrir des plateaux de semi-remorques vides : nous nous chargerons de les occuper ! Alors la marche retrouvera son sens.