Au départ le but de cet essai, nommé Ipergay, et donc destiné aux gays, était de tester l’efficacité d’un traitement permettant de se prémunir d’une contamination en cas de pratiques à risque. Traduisons : le Truvada (nom de ce médicament déjà utilisé dans les trithérapies), deviendrait ainsi une sorte de pilule sexuelle anti-vih.

Une fausse bonne idée : proposer une solution médicale aux gays séronégatifs borderline, ceux qui ne parviennent quasiment jamais à utiliser des préservatifs, ceux qui cumulent tous les facteurs de risques, et qui en fait, constituent une toute petite minorité qui a toujours existé depuis l’apparition du sida. Et cela dans notre contexte de restrictions budgétaires, alors que tous les séropositifs n’ont pas partout accès à des traitements, alors que l’on tente de limiter les effets secondaires prévisibles des trithérapies, alors que l’on ne cesse de s’interroger sur les conséquences à terme de la sur consommation de médicaments, alors que l’on sait que l’observance d’un traitement est déjà compliquée pour un malade, etc.

Malgré toutes ces réserves, malgré le grand pessimisme face aux hypothèses de cet essai, l’ANRS et l’association AIDES se sont engluées dans Ipergay (budget annoncé, entre 6 et 12 millions d'euros selon les articles...).

Aujourd’hui tous les échos de l’avancée de cet essai confirment que l’on va dans le mur. Il n’y a pas assez de gays séronégatifs qui ont envie, et encore moins besoin, de jouer les cobayes. Et cela malgré tout l’argent dépensé en communication ; malgré tous les efforts des salariés de AIDES qui, pour obéir aux ordres de leur direction, détournent leur mission de dépistage et de prévention au profit du recrutement de volontaires pour Ipergay ; malgré le nouvel habillage de l’essai qui est à présent davantage présenté comme une offre de santé sexuelle gay friendly plutôt que comme le test d’un médicament proposé par un laboratoire privé.

Si bien que comme l’explique sans sourciller le sociologue Gabriel Girard, associé depuis le début à la mise en place de cet essai, on se rend compte que les volontaires ne sont pas des barebackers incorrigibles (l’hypothétique public concerné), mais des braves gays, soit militants, qui se sont engagés par altruisme, soit des angoissés qui sont heureux d’être enfin bien pris en charge, et gratuitement, pour avoir un suivi régulier de leur état de santé sexuelle.

Comme on manquait de volontaires, on n’a donc pas hésité à recruter des gays qui mettent une capote la plupart du temps, voire tout le temps pour certains. Et comme au fil de cette prise en charge, bichonnés comme ils le sont, testés pour toutes les IST, conseillés, fournis en préservatifs, ces volontaires s’avèrent prendre de plus en plus soin d’eux : ils mettent un préservatif ! C’est comme s’ils devaient tester une crème solaire sans s’exposer au soleil. On va se retrouver avec un essai qui risque bel et bien de démontrer que décidément la capote, lorsqu’elle est bien utilisée, par un public bien informé et motivé, cela marche super bien !

D’autant plus que quelques confidences de certains volontaires (du groupe des angoissés, car les altruistes de l’échantillon s’avèrent être de sacrés militants d’Ipergay) révèlent d’autres faiblesses de cet essai. Ainsi, à la suite de la prise de leur pilules, certains ressentent des effets secondaires (diarrhées, fatigues, cauchemars…), et d’autres pas… Ils en concluent facilement qu’ils prennent ou pas le placebo…

Pour finir, les gays vont comprendre que ce Truvada ne les protégera que du vih, et qu’ils seront donc obligés, s’ils souhaitent se protéger des autres IST d’utiliser la capote (toujours elle !).

Aujourd'hui on doit admettre que l’on ne trouvera pas assez de volontaires pour faire cet essai dans les conditions prévues par les hypothèses de départ. Même en allant demander de nouveaux crédits à l’Europe pour aller recruter dans d’autres capitales gays (on a démarré à Montréal).

Arrêtons les frais, reconnaissons que l’on s’est trompé et que l’analyse de départ des comportements sexuels des gays était erronée : on a confondu les pratiques à risques des séropositifs avec celles beaucoup plus prudentes des séronégatifs. Le traitement préventif conçu comme une pilule qui nous offrirait une liberté sexuelle sans contrainte est une utopie bio-médicale d’un autre âge, et probablement un beau projet économique de l’industrie pharmaceutique.

Au moins l’échec annoncé d’Ipergay nous permettra de revenir aux valeurs sûres de la prévention : la réflexion sur nos comportements sexuels, la promotion du safer sexe et la reconnaissance du bien-fondé de la santé communautaire.