Un projet de fusion entre le Centre LGBT Ile de France et l’Inter LGBT est actuellement discuté. Ses promoteurs pensent que dans un contexte de crise du militantisme, cela permettrait d’unir les forces LGBT et d’économiser les moyens matériels et humains. Je pense que cette fusion, impliquant un nouveau changement des statuts du Centre, serait une erreur. En revanche, ce projet nous donne peut être une occasion de redéfinir et de clarifier les rôles, missions et moyens d’action du Centre et donc aussi peut être de l’Inter LGBT.

Retour sur l’histoire du Centre

Cette histoire pourrait se lire à travers les différentes modifications des statuts de cette association créée en 1993. Chaque changement, en particulier lors des premières années, a fait l’objet d’une bataille entre d’une part certaines associations dites « politiques » et d’autre part les individus, appelés aujourd’hui les « volontaires » qui animent et gèrent concrètement le fonctionnement du centre. Les enjeux de ces discussions se résument en quelques questions fondamentales : Quel est le rôle du centre ? Qui doit le contrôler ? Comment faire en sorte qu’il reste ouvert à toutes les composantes de la communauté LGBT, et qu’il parvienne à être un lieu d’accueil vivant, dynamique et culturellement intéressant ?

Au départ, la création du centre a été voulue et portée par la volonté politique de militants, notamment de l’association Act-Up à l’époque de son heure de gloire. Puis peu à peu on s’est rendu compte que le centre était avant tout un lieu d’accueil, avec plusieurs dimensions, sociales, culturelles, de prévention du sida. La « rue Keller » était devenue une ruche LGBT, où s’opérait dans des locaux exigus un brassage permanent. Est apparue une contradiction, qui peut être survit encore aujourd’hui. Pour bien fonctionner, le centre a besoin d’une vraie équipe de personnes motivées et très impliquées. Mais pour perdurer et ne pas dépendre que d’individus, il a besoin d’être également suivi et utilisé par les associations, qui sont la vraie richesse de la mouvance LGBT et s’inscrivent davantage dans la durée que les personnes. Pour réaliser cet équilibre, les statuts actuels ont délibérément affirmé l’indépendance du centre par rapport aux associations justement plus « politiques », comme l’Inter LGBT, mais également SOS Homophobie, les groupes rattachés à des partis politiques, etc. Ces associations peuvent être membres du centre, avoir un droit de vote en assemblée générale, mais ne sont pas éligibles au conseil d’administration, et ceci, précisent les statuts « afin de garantir l’indépendance politique du centre LGBT », et « cela vaut pour l’association elle-même comme pour ses principaux représentants… ».

En gros l’histoire du centre a été l’acquisition de son autonomie par rapport au mouvement militant LGBT, assortie de l’affirmation de son indépendance politique : d’un côté le centre pour accueillir tout le monde, offrir des services, développer une expression culturelle ; de l’autre les associations militantes chargées de la revendication politique des LGBT.

Cette belle répartition des rôles et des tâches a connu quelques secousses. Par exemple à une époque où les dirigeants de l’Inter LGBT (alors encore Lesbian and Gay pride Paris) ne s’entendaient pas très bien avec ceux du Centre Gay et Lesbien (cela remonte très précisément à la fin des années 90 après la fameuse banqueroute de la fête de Bercy en 1996) les organisateurs de la Gay Pride ont marché sur les plates-bandes du Centre en organisant « le printemps des associations », événement qui aujourd’hui nous paraitrait relever plus directement du Centre. Quant au Centre il est parfois tenté d’apparaitre comme le porte-parole légitime de tout le mouvement LGBT : comment interpréter aujourd’hui ses nombreux communiqués de presse prenant position sur de nombreux sujets politiques sans que l’on comprenne très bien comment ils sont élaborés, et du coup ce qu’ils expriment réellement : l’opinion du conseil d’administration du centre ou une véritable position collective de l’ensemble des adhérents du centre ?

Pour un Centre LGBT autonome

Nous devons retenir les enseignements de cette histoire du mouvement LGBT. Là où il y a de « l’inter-associatif », il y a des tentations de s’en attribuer la représentativité, cela se traduit par des luttes de pouvoir et des conflits politiques. Le Centre LGBT doit s’en tenir à l’écart, il n’a pas vocation à être le porte-parole de la communauté LGBT. Son intérêt est au contraire de continuer d’être un lieu de rencontre et d’échanges au service de tous.

Nous devons à Christine Le Doaré , actuelle présidente, une certaine institutionnalisation du Centre LGBT Paris Ile de France: installé dans de nouveaux locaux, financé par les collectivités locales, correctement géré, le Centre est devenu un bel outil au service de toute la mouvance LGBT. Il serait donc dommage aujourd’hui de bouleverser cet équilibre qui a été si difficile à mettre en place.

Le Centre parvient à une nouvelle étape, il doit s’inscrire dans la durée et relever le défi du changement d’équipe annoncé (Christine Le Doaré qui a beaucoup donné pour le Centre souhaite quitter la présidence en février prochain). Ce n’est pas en procédant à un énième changement de statut, ni en fusionnant avec une association qui a toujours eu une vocation politique que nous assurerons un avenir tranquille au Centre. Il ne doit pas devenir un lieu d'affrontement idéologique et politique, au contraire il doit accueillir tout le monde, rester indépendant, et permettre le dialogue entre tous et toutes.