Dans ses deux derniers numéros (168 et 169) le journal Têtu publie un étonnant « publi-reportage », avec le soutien des laboratoires Bristol-Myers Squibb*, intitulé « Mon traitement et moi ». Il est suivi quelques pages plus loin d’une publicité du même groupe pharmaceutique.

Préparant actuellement un livre sur les jeunes gays séropositifs, j’ai moi-même réalisé un texte accompagné d’un reportage photo sur le même thème. Je comptais justement proposer à Têtu de le publier ! En commanditant ces publi-reportages, les fabricants de médicaments m’ont devancé.

Au jeu de la comparaison, il est clair que mon approche du sujet n’est pas conforme à l’air du temps. J’ai d’abord été frappé de voir que trois des quatre photographies publiées dans Têtu ont la même esthétique que celles réalisées par mon ami photographe Amaury Grisel. Mieux, elles mettent en scène des objets similaires : un pilulier, un smartphone et un jus d’orange pressée. Mais en observant d’un peu plus près les images, je me suis rendu compte que le parti-pris est très différent. Dans Têtu, nul comprimé à l’horizon, nulle représentation concrète de ce fameux traitement dont il est question. Alors qu’au contraire, les photos réalisées pour illustrer les entretiens que j’avais effectués avec des jeunes gays séropositifs plaçaient au centre de l’espace les comprimés, gros et colorés. Mon objectif était de traduire en douceur la réalité d’un traitement, à savoir l’obsession des médocs, que l’on ne doit surtout pas oublier de prendre, et que l’on doit parfois cacher pour ne pas se faire identifier comme séropositif.

Photos d'un pilulier : avec ses comprimés (Photo Amaury Grisel)... ou sans (version Têtu-Laboratoire pharmaceutique)
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L’intention des laboratoires est effectivement toute autre, elle est exposée dans le chapeau de l’article : « A l’heure où les trithérapies sont plus efficaces que jamais, la prise d’un traitement soulève encore des inquiétudes légitimes. Quatre garçons infectés par le VIH livrent leurs conseils pour tirer le meilleur parti du progrès ». Suit un long texte, non signé, qui présente des témoignages de séropositifs. Il est rédigé dans un style journalistique, qui se veut donc objectif. Mais le ton est optimiste, il s’agit de positiver les traitements. Par exemple, un certain Thomas de 25 ans raconte : « Je m’attendais à des schémas compliqués puisqu’en lisant les magazines associatifs, je ne comprenais rien », mais heureusement pour lui l’infectiologue lui a bien expliqué, la diététicienne lui a appris à bien manger, « il peut compter sur l’équipe médicale » et hop le voilà requinqué ! Miguel, 29 ans, clubber habitué d’Ibiza « avait peur d’avoir affaire à une grosse dame sévère. Raté, il est tombé sur un jeune infirmier connaissant la techno, les raves et le bon son » : s’agit-il du début du scénario d'un film porno ? Les molécules sont si efficaces que tout cela est formidable. Eric, 36 ans, s’est converti : « je suis resté longtemps anti-médicaments », mais sa mère, baba cool fan de bio l’a convaincu d’en prendre, puisqu’elle-même suivait un traitement contre ses bouffées de chaleur ! A présent, pour Eric c’est presque cool, « le fait de pouvoir bénéficier d’un traitement en une seule prise l’a aidé à dédramatiser ». Justement, chaque nouveau témoignage tombe à pic pour dédramatiser. Stéphane, 52 ans, explique comment il a pu se plier à une discipline pour ne pas oublier son traitement « Une bouteille d’eau et un verre au pied du lit et l’affaire est jouée » ! Les effets secondaires ? « L’affaire de trois ou quatre mois ». Prenez ce que l’on dit de Hakim, 29 ans : « Il a parfois des maux de tête, mais il en avait avant. Son ventre lui parait plus sensible ». Comme c’est bien dit ! Et ainsi de suite… Vous l’avez compris, merci les laboratoires, être séropo sous traitement n’est vraiment plus un souci.

Avec le jus d'orange : les comprimés et les boîtes de médicaments dissimulées dans une boîte discrète (Photo Amaury Grisel), ou un jus pressé sans aucun comprimé en vue (Photo Têtu).
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Face à ce tableau idyllique dressé par un gros groupe pharmaceutique, je comprends que les témoignages que j’ai recueillis fassent mauvais effet. Ils débouchent sur une toute autre vision. Les séropos sont condamnés aux petits arrangements avec leurs traitements. Même grandement améliorées au fil des ans, les trithérapies constituent toujours une sacrée contrainte. Et les fameux effets secondaires ne sont pas que physiques mais également psychologiques. Un traitement anti-VIH est forcément lourd, car omniprésent. On peut s’en accommoder, mais franchement, on ne peut le souhaiter à personne, surtout pas à tous les jeunes gays séronégatifs qui aujourd’hui semblent se relâcher et abandonnent la capote.

Mine de rien, en publiant ce publi-reportage, Têtu illustre parfaitement la tendance actuelle : face au déclin regretté de la capote on baisse les bras, on s’en remet aux laboratoires et on se cantonne à une approche bio-médicale de la prévention. Ce n’est plus le plastique qui est fantastique, mais le progrès qui est formidable. Personne n’est respecté dans cette histoire et on ment à tout le monde. Qu’espère-t-on en nous faisant passer une trithérapie pour une simple formalité ? L’intention affirmée est d’encourager les gays séropos à se soigner, et donc à devenir moins contaminant. Mais a-t-on bien évalué le revers de cette communication ? Les jeunes gays interprètent ces messages tout autrement : le sida, qui se soigne si simplement ne leur fait plus peur, il devient anodin d’abandonner la capote.

En proposant à Têtu de publier mon reportage, qui préfigure un livre que je suis en train d’écrire, je pensais justement proposer une ouverture vers un autre type de prévention, plus équilibré. Il s'agit de donner la parole aux jeunes séropositifs, pas de fabriquer des pseudos témoignages orientés. On a tout à gagner à montrer la réalité du vécu du sida, sans dramatiser, mais sans déni. Actuellement les jeunes séropositifs se planquent pour se protéger de la stigmatisation. Résultat, le sida est invisible, les laboratoires pharmaceutiques en profitent pour bidouiller des images aseptisées et nous vendre un avenir radieux médicalement assisté.

Capote chérie, ils sont devenus fous !

Être jeune et séropo, c'est quoi ? Trimballer en permanence dans son sac auprès de son smartphone une petite boîte discrète (photo Amaury Grisel) ou être branché et prendre des notes sur son smartphone (Photo têtu)
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NB : L'ensemble de mon texte et des photos prises par Amaury Grisel sera publié intégralement d'ici quelques jours sur le site des éditions Le Gueuloir.

  • Bristol-Myers Squibb (BMS) est une entreprise pharmaceutique américaine, dixième groupe pharmaceutique mondial.