J’ai débarqué un jour au tout jeune centre gai et lesbien (installé rue Keller en avril 1994). Je me souviens d’une réunion où il s’agissait de préparer une semaine festive dans le Marais en plein mois de janvier 1995, mois d’hiver. Le prétexte choisi fut de fêter la Saint Sébastien, mais la véritable intention était bel et bien de tenter d’instaurer une sorte de quinzaine commerciale, qui, d’une part donnerait un coup de pouce aux établissements commerciaux durant cette période creuse, et, d’autre part pourrait apporter un peu d’argent dans les caisses du centre. J’ai donc lâché l’idée : je voulais organiser un bal musette gay, car j’en avais marre des soirées techno, et je ne me sentais pas bien dans les boîtes hétéros musette que je fréquentais (Le balajo et la Java).

Ma proposition fit l’objet d’une discussion passionnée. La moitié des gens prédisait un casse-pipe monumental, me traitant de gros ringard : nous étions à l’apogée de l’ère « techno ». Mais l’autre moitié était emballée. Pour trancher le débat et prendre une décision, le bal musette gai et lesbien fut adopté à deux conditions : aucun budget ne lui serait attribué (il fallait se débrouiller !) et il serait placé en milieu de semaine pour ne pas faire de l’ombre à la grande soirée de clôture qui aurait lieu à La Locomotive et devait rester l’événement prestigieux de la semaine.

Ainsi est née ma carrière d’organisateur de soirées : en gros, on m’a laissé faire parce que je ne demandais rien et parce que j’avais une bonne dose de convictions, totalement hors mode, mais qui depuis ont fait leur preuve.

Qu’est-ce que j’avais en tête à l’époque ? Je m’ennuyais de plus en plus dans les boîtes de nuit, et les grandes soirées qui jadis m’avaient tellement marqué plongeaient à leur tour dans le moule tout techno. Je pensais avec nostalgie à mes escapades au Rocambole (boîte délirante en banlieue), je regrettais les premiers bals gays du 14 juillet quai de la tournelle, les booms improvisées à l’université homosexuelle d’été de Marseille, ou encore certaines fêtes d’après Gay Pride, à la Mutualité ou au Cirque d’Hiver. Vous savez, ces fêtes où l’on s’amuse, où l’on se rencontre, où l’on écoute de la musique chargée d’émotions, ces fameux tubes entrés dans la mémoire collective. Donc effectivement ma conception anti-fashion fit hausser beaucoup d’épaules.

J’avais d’abord pensé à organiser cette soirée à La java, dancing populaire de Belleville que je fréquentais assez souvent. Un soir où j’étais un peu éméché, j’y avais dansé une valse avec un copain hétéro du quartier, la salle avait assez bien réagi parce que justement, notre audace avait été interprétée comme une moquerie envers les pédés ! J’étais ensuite allé discuter avec le patron, lui expliquer que je rêvais d’une soirée musette gay pour pouvoir danser sans crainte avec des mecs… Il m’avait répondu simplement : pour 16.000 francs, il pouvait me louer la salle en semaine. C’est donc ensuite que j’eu l’idée de me rendre au CGL pour tenter le coup. Et c’est par hasard qu’ une lesbienne du centre (comme quoi on leur doit décidément beaucoup !) m’a orienté vers Le Tango que je ne connaissais pas et qui accordait des conditions plus intéressantes.

Bref, cette première fête dans le dancing de la rue Au Maire fut le succès inattendu de la semaine de la Saint-Sébastien ! Non seulement la salle fut pleine (et de bonne heure), l’ambiance extra, mais ce fut aussi le seul évènement qui rapporta de l’argent au CGL, car la méga fête à la Locomotive, celle mise en avant dans toutes les galeries de photos des magazines, avait été déficitaire.

Quelques jours après, toute l’équipe du CGL dinait dans un petit restaurant de la rue Keller (tenu par les deux amoureux qui ont ensuite ouvert le restaurant musette Chez Raymonde avenue Parmentier), et c’est là, au moment du dessert, qu’avec les deux copains qui m’avaient le plus aidé, Alain et Eric, nous décidâmes de créer les Gais Musette pour continuer l’aventure !

(A suivre…)