Je me souviens, j’avais 20 ans (ou 21 je ne sais plus), je venais de débarquer à Paris. J’étais un jeune homosexuel qui faisait ses premiers pas dans le monde gay et construisait son identité. Un ami, un peu plus âgé que moi, m’invita dans un petit théâtre près de Montparnasse à assister à un drôle de spectacle « Essayez donc nos pédalos ». Pour nos plus jeunes il faut expliquer le contexte : à l’époque, les homos (qui étaient en train de devenir gays) cherchaient à acquérir une nouvelle place dans la société. Les pédalos, qui ont tourné partout en France, faisaient un pied de nez à « la cage aux folles » en se réappropriant magistralement insultes et clichés. Le spectacle proposait une galerie de portraits : du tapin au mari au foyer, en passant par le travelo, le dragueur nocturne, et même le pédophile ! Le parti pris était de rendre compte avec humour, tendresse et parfois sarcasme des différents aspects de la vie des homosexuels. J’ai gardé un souvenir merveilleux de ces Pédalos qui figuraient en tutu sur les affiches, et fredonner leurs refrains me redonne toujours le sourire et l’envie de bien vivre dans ma peau de pédé !

L'affiche des pédalos en 1979 : l'époque où l'on osait le tutu ! pedalos.jpg

Quelle ne fut donc pas ma hâte lorsque j’ai appris que le même auteur, Alain Marcel, allait les faire revivre ! Trente après, je me retrouve donc dans un grand théâtre (du Rond Point), subventionné et prestigieux. J’invite deux amis, un jeune et un plus vieux que moi, histoire de croiser les regards d’autres générations. J’appréhende un peu, ayant été alerté par la lecture d’une présentation du spectacle dans la presse : je me demande pourquoi l’auteur a adopté une grille de lecture ethnique et religieuse du monde gay (ses quatre personnages se nomment le Juif, le Français de souche, le Noir et l’Arabe !). En revanche, je n’avais pas remarqué le sous titre du nouveau spectacle, qui effectivement résume parfaitement les propos de l’auteur : «Je hais les gais » (moi qui suis un militant francophone je trouve ridicule l’écriture « gai » pour rendre compte d’un phénomène de société mondial, non accessoirement issu des Etats Unis). Hélas, il n’y a pas l’ombre d’un second degré dans cette explication de texte.

Dès le début du show je suis glacé. Pas de décor, juste les murs gris du théâtre, rideau noir en fond de scène, un piano qui nous tourne le dos (on découvre le visage du pianiste lors des saluts) et des éclairages blancs coupés au carré. Pire ensuite, pour un spectacle sur les homos, nos quatre personnages ethnicisés sont habillés dans d’affreuses tenues : manteaux gris, pantalons noirs lâches. Ces garçons sont tous habillés de la même manière (inutile de les distinguer puisque vous l’avez compris leur identité est ethnique et religieuse), trois ont les cheveux rasés, le quatrième les cheveux courts plaqués. « Bon, cela commence mal me suis-je dit », tandis que mon jeune voisin pensait que ces manteaux moches dissimulaient des tenues plus affriolantes qui allaient surgir à la suite d’un astucieux effeuillage. Mais non, le ton ne variera pas, puisque les déshabillages ne feront apparaître que du marronnasse, sauf vers la fin, lorsque nos acteurs (au demeurant excellents) se dénuderont, arborant tous le même boxer, toujours sombre et sobre. Bien entendu, comme dans tout bon spectacle gay, actuel et bien pensant, le travestissement n’est plus de mise.

Et nous voici parti pour notre galerie de portraits du monde « gai ». Mais quelle affreuse époque vivons nous mon pauvre Monsieur ! Savez-vous ce que sont devenus les gays ? Ils s’enferment dans un ghetto (y’a même un boulanger gay, un syndicat…), ils draguent avec méchanceté, ils sont souvent blasés, colportent des ragots et se moquent de ceux qui ne sont pas de leur monde ; parfois ils ont du fric et sont encore plus dégueulasses, ils pratiquent le tourisme sexuel et ne ratent pas une occasion pour fantasmer sur les arabes et les noirs (tiens nos pauvres asiatiques sont encore une fois oubliés). Le Sida ? Cela nous donne des rimes très fines : « je suis un minet tu m’as contaminé ». Pour finir nous avons droit à une interminable scène où se succèdent le viol de l’esclave noir, la déportation nazie, et surtout, au pire mal des temps présents, la pendaison de l’homosexuel en Iran, chez ces musulmans fanatiques. Ce n’est plus de l’auto-critique des gays par un gay, c’est une auto flagellation, un regard désespéré (ou simplement aigri ?) sur trente ans de vie gay.

Je plains le jeune de 20 ans, en pleine découverte de son homosexualité, qui viendra voir le spectacle ! Qu’est devenu le formidable souffle optimiste et combatif des Pédalos de la fin des années soixante dix ? Est-ce que trente ans de lutte nous ont mené à ce sombre tableau ? Est-ce que les homos auraient perdu leur humour et leur flamboyance ? La vie gay est-elle devenue si moche ? Sincèrement je ne le crois pas, et personnellement, si j’avais eu à proposer des portraits d’homosexuels des années 2010 j’aurai choisi une toute autre optique, et mes chansons auraient été beaucoup plus gaies ! Jugez plutôt !

Ainsi habitant le Marais j’achète mon pain dans la boulangerie gay, une des meilleures du quartier, magnifiquement gérée par un couple de professionnels hors pair. Le personnel y est ravissant, et mieux super sympa ! Même que tous les hétéros du quartier (toujours majoritaires ceux là !) la fréquentent avec plaisir.

Le syndicat gay, c’est pas juste une corporation, c’est lui qui organise la plus dingue, la plus colossale des distributions de préservatifs en France (et peut être même dans le monde). Combien de camions semi remorque emplis de préservatifs, les gays ont-ils consommé depuis l’apparition du Sida ? Car si le relapse existe bel et bien, qui c’est-y qui a montré aux hétéros que les préservatifs pouvaient sauver les acquis de la libération sexuelle ?

Sur facebook (pas grand-chose là-dessus dans le spectacle, Internet est pourtant au centre de notre vie actuelle) j’ai crée un groupe « Ethnik Queer », parce que j’adore le mélange des origines culturelles. Et il y aurait tellement de choses drôles et riches à raconter sur les couples gays mixtes. Toutes ces belles histoires d’amour qui ont débuté à l’autre bout du monde, car les vacances et le tourisme sont propices au débridement sexuel ! Le bon côté de la mondialisation est cette circulation qui fait que les gays se rencontrent à Casablanca, Bangkok, Rio, et même Pékin… Et Paris est un carrefour où se réfugient des gays de tous pays, un laboratoire où nous devons apprendre à nous méfier de nos préjugés culturels. Demandez à cet ami chinois, s’il est agréable d’être toujours pris pour une pute, à chaque fois qu’il se promène avec son ami français de souche : son salaire est beaucoup plus élevé que celui de son mari, ils ont le même âge, mais le « blanc » fait beaucoup plus vieux…

Je ne suis plus tout jeune (puisque j’ai eu la chance de voir les Pédalos il y a trente ans), mais je pourrai vous confier comment je me découvre, et m’accepte folle sur le tard : je me permets des audaces de toute sorte que je n’aurai jamais, ne serait-ce qu’imaginé, lorsque j’avais 20 ans. Et j’ai ces dernières années rencontré plein de vieux messieurs qui se sont adonnés à la passion du travestissement une fois à la retraite, ils sont touchants et souvent très drôles (il y a eu un joli reportage sur eux à la télé dernièrement). Sans parler des mecs qui attendent la cinquantaine pour s’aventurer vers de nouveaux horizons sexuels, quitte à prendre de temps en temps un billet d’avion pour Berlin… Vieillir gay peut aussi être fun et ne condamne ni au cynisme, ni à la dépression.

Il y a trente ans je n’avais aucune idée de ce qu’était une (et encore moins un) transsexuel(le)s. Depuis je les adore parce qu’elles (ils) brouillent nos identités, notre langage, notre vision du monde. Tenez, en ce moment il y a un spectacle très sympa, d’une trans qui se met en scène, façon « la vie rêvée d’une trans », du reste elle a appelé son show « Princesse sans royaume ». Alors au lieu d’aller dans le grand théâtre du Rond Point voir un spectacle qui souhaite nous donner une mauvaise leçon, courrez dans le minuscule Instinct Théâtre (plus connu sous le nom Club 18) le mercredi soir à 21 heures voir Sony Chan. Là, sans prétention, et même modestement, vous y serez un peu bousculés : on y traite le thème identitaire avec humour et émotion.

Alors triste et impitoyable la vie gay parisienne ? Demandez plutôt à tous ces gays du monde entier qui aimeraient tant qu’on leur accorde un visa pour qu’ils puissent venir y vivre.