Cela commence par un coup de fil de pur hasard.
- Salut Mathieu, tu viens au bal des travs vendredi prochain ?
- Non… Euh… Je suis hospitalisé depuis une dizaine de jours.
- Ah bon, t’aurais pu me prévenir. C’est grave ?
- Oui un peu, mes poumons ont lâché… je vais rester là encore quelques semaines.
Drôle d’impression après avoir raccroché le téléphone. Tous les mauvais souvenirs de la fin des années 80 m’assaillent.



J’ai donc pris le chemin de l’hôpital. J’ai trouvé Mathieu dans une chambre d’un service de réanimation, entubé de partout, surveillé par un appareillage high tech. En arrivant, il me tend un bout de papier, sur lequel je lis le diagnostic que j’avais déjà deviné : pneumocystose vih +. Je lui souris, gêné qu’il préfère me le faire lire que de me le dire. Et j’écoute son histoire. Il a toujours eu peur de faire le test, il n’allait pas bien, se sentait fatigué, enchaînait les mauvais rhumes… Et puis ces dernières semaines, une angine plus coriace que d’habitude, avec une perte de poids spectaculaire : son médecin de quartier qui ne savait rien de sa sexualité n’a pas compris. Mathieu s’est retrouvé pratiquement mourant à la maison, puis transporté aux urgences dans un très sale état. Depuis il sait, la contamination remonte à plus de 10 ans. Un traitement démarré à temps lui aurait évité cet épisode douloureux.

Il n’a pas de famille sur Paris et craint que ses collègues l’apprennent. Il a donc peu de visites et s’ennuie à l’hôpital. Mais il est rassuré, il est très bien soigné, le personnel du service est remarquable. Il va revivre.

Et je retrouve une sinistre routine. Dans ma mémoire, chaque hôpital de Paris porte le prénom d’un de mes amis malades, que j’ai visité durant des semaines… Je joue au brave, j’assume, mais j’en chiale en cachette.

Et voici qu’en 2010, je me retrouve plongé dans la même ambiance qu’il y a plus de 20 ans. Lutter contre la honte de la mauvaise conscience, briser le silence parce que sinon les malades crèvent seuls, expliquer à nouveau aux gays de baiser avec des capotes.

J’apprends chaque semaine une nouvelle séropositivité, des amis sont hospitalisés et cet hiver je suis retourné à deux reprises au Père Lachaise.

Dites moi que ce n’est pas vrai ! Et dans une semaine nous ferons la fête sur les chars de la Gay Pride ?